dimanche 17 juin 2007

Les histoires publiées ici ont peut-être quelque chose à voir avec la « manière de vivre poétique ». En voici une autre:



Arabesques

« C’est ma maigreur ontologique qui me rend si mobile » (J.P.Sartre dixit E. Mounier).

Pour commencer, elle bannit toute substance carnée. Pour autant, elle ne se sentit pas mieux. Elle proscrivit alors jusqu’à la plus infime goutte d’alcool, fut-elle diluée, comme il est de coutume, dans les plus délicates douceurs pâtissières. Et, profitant de l’opportunité, elle supprima, du même coup, toute douceur de ces sortes-là.
Il n’en résulta pas le moindre bienfait. Elle poursuivit donc se privant, désormais, de tout laitage, fuyant même toute lactescence. Il ne se passa rien.
Pourtant, à y regarder plus attentivement, il lui semblait bien éprouver, parfois, comme répondant aux brefs éclaircissements de la lueur du jour qui filtrait à travers les persiennes, quelque illumination, quelque tressaillement qui s'épuisaient en timides vibrations, puis l’instant d’après, il lui semblait bien surprendre des frémissements qui à leur tour s’estompaient pour laisser place à une sensation d’apaisement, parfois même de fugitive plénitude.
Il est vrai, par ailleurs, qu’elle ne cessait, en contrepoint à ses renoncements, d’absorber toutes sortes d’écrits, par volumes entiers, en nombre considérable, autant que le permettait sa capacité d'absorption, ou plutôt d’ingurgitation.
Il ne se passait rien, cependant, sinon ces insignifiances. Elle ne parvenait toujours pas à déglutir, à dégurgiter, à rendre, à se délivrer.
Elle s’obstina.
Assise en tailleur sur le tapis, le dos parfaitement droit, les coudes plantés sur les cuisses, à la naissance des genoux, les mains tenues croisées et les doigts serrés effleurant la lèvre inférieure, le volume en instance d’ingurgitation était posé devant elle sur le tapis.
Sa position ne se modifiait que par la nécessité de tourner les pages, ou celle d’allumer une cigarette, fréquemment, mais sans qu’elle eut véritablement conscience de cette fréquence.
Elle saisissait du même geste le paquet posé à sa gauche et le briquet lui-même posé sur le paquet puis elle choisissait sa cigarette. La vérité, bien sûr, est qu’elle accomplissait les mimiques du choix et seulement cela. A moins qu’elle ne fut capable de distinguer sur les tubes orangés qui, le couvercle de carton relevé, s’offraient à elle d’infimes particularités de texture ou de couleur, suffisantes cependant pour motiver un choix. Ce qui était hautement improbable. Elle ne choisissait donc pas. Elle accomplissait des gestes dont elle profitait sans doute pour écouter et tenter de saisir d’imperceptibles rumeurs.
Le paquet refermé, tenu dans la main gauche, elle allumait sa cigarette au briquet qui éternuait dans sa main droite. Puis elle reposait paquet et briquet à leur place. Elle ne quittait donc le texte des yeux que pour ce simulacre de choix. Elle secouait la cendre, périodiquement, dans un cendrier de verre épais, posé à main droite et, approximativement à hauteur du genoux.
Puis, sans crier gare, l’évidence lui parut telle qu’elle se prit à sourire de ne pas l’avoir notée plus tôt: plus que toute absorption, l’inhalation de la fumée l’alourdissait considérablement comme si elle déposait en quelque recoin de son être une charge extrêmement pesante.
Elle sacrifia donc les cigarettes et en remplaça le paquet par une bouteille de plastique bleuté qu’elle posa à l’endroit exact où se trouvait celui-ci précédemment.
Ainsi pouvait-elle se consacrer de manière pour ainsi dire continue à l’ingurgitation d’écrits innombrables.
Si ce n’est, cependant, que sa position de tailleur la contraignit très vite à effectuer, quotidiennement, quoique brièvement, quelques assouplissements et autant d’étirements. En réalité, elle espérait confusément que cette activité physique contribuerait à sa délivrance par elle ne savait, ni ne voulait savoir, quelle magie ou quel effet de sa tendance à la superstition.
Car elle ne parvenait toujours pas malgré de régulières tentatives à se délivrer. A vomir, allait-elle même jusqu’à rugir, quand cette impuissance faisait se lever une ire qu’elle ne maîtrisait qu’à grand peine.
Son cahier à spirale de couverture violette, qu’elle avait choisi ainsi, à spirale, pour lui permettre une manipulation commode et optimale quelle que fut sa position au moment de son utilisation, qui pouvait, d’un instant à l’autre, se faire parfaitement impérative, le cahier à spirale qu’elle avait posé à sa droite, précisément au-dessous de ce qui fut la place du cendrier, était là, ouvert à la première page qui demeurait lamentablement blanche, obstinément vierge.
Pourtant, alors que son corps, lui semblait-il, se creusait et s’affinait jusqu’au diaphane, que cette légèreté éprouvée particulièrement aux instants brefs mais régulièrement et consciencieusement exécutés d’assouplissement et d’étirements, des images lui parvenaient, elle n’aurait su en dire ni la provenance, ni le procédé de leur élaboration, moins encore le lieu en elle-même où elles se posaient, des images, cependant, de stratifications colorées, de complexes labyrinthes et de délicatesses arachnéennes.
Le choix de ses lectures s’en trouva affecté au point qu’elle s’alarma de ces tissages évanescents ne sachant qui les tissait, moins encore si, par hasard, elle n’était pas elle même le fil ténu d’elle ne savait quelle trame. Elle n’avait aucune connaissance de ce qui se tissait.
Mais alors, volume après volume, perdant en épaisseur à chacun d’eux, s’amaigrissant de telle sorte que les images jaillies de la trame n’étaient plus que des traits de lumière vive qui la criblaient à vertigineuse vitesse pour se perdre ailleurs, Dieu sait où, derrière elle, ainsi donc, elle gagnait en légèreté au point d’en devenir aérienne, de se sentir soulevée au moindre de ses gestes, porter à ses lèvres une rondelle de concombre ou une fève crue agrémentée d’un grain de sel, et le geste en devenait gestuelle.
De même, ou plus encore, ses gymnastiques quotidiennes se déliaient et dessinaient des chorégraphies vaporeuses, elle n’était plus alors que légèreté, moins que feuille morte ou fleur de duvet portées au moindre souffle, moins que rien, insignifiante, et, sans qu’elle en eut véritablement conscience les figures produites ainsi par son corps assoupli dessinaient des arabesques qui s’enlaçaient, se nouaient, se détendaient pour mieux se renouer, s’enlacer et se clore.
Elle ne pouvait donc savoir, car elle ne se posait pas la question, si cette légèreté contribuait au choix de ses lectures mais elle ne pouvait pas ne pas constater que ces choix l’entraînaient en d’étranges contrées, franchissant mers et océans, monts et déserts de toutes sortes mais aussi siècles et millénaires.
Curieusement, mais elle en était de moins en moins étonnée, les traits venus de ces courses éperdues à travers les volumes succédant aux volumes, ces traits de lumière qui semblaient la percer, la transpercer, chacun dévoilait en elle, en ce qui restait d’elle, et peut-être bien parce qu’il n’en restait que fort peu, dévoilait, après avoir dissout au passage toute velléité de résistance et de rigidité, dévoilait, donc, quelque particularité ou singularité absolument ignorée jusque lors. De sorte qu’il advint qu’elle fut en mesure de contempler ses arabesques et ses volutes les plus intimes, qu’elle ne s’éprouva plus, alors, toute elle-même, qu’arabesque et volute.
Cependant, le cahier mauve à spirales qu’elle saisissait parfois entre deux volumes, non seulement demeurait absolument vierge mais s’alourdissait, gagnait en consistance, en rigidité, en dureté, alors que sa plume s’alourdissait elle aussi et se dilatait dans toutes ses proportions, imperceptiblement, mais, lui sembla-t-il, inexorablement.
Puis, à peu de temps de là, il lui sembla que le dernier volume posé sur le tapis gagnait aussi en poids et en rigidité, insensiblement mais au point que les pages ne s’en tournaient plus aussi aisément, et il lui fallut bien se rendre à l’évidence que la bouteille d’eau chaque jour était plus lourde, puis enfin, il lui fallu bien constater que le temps s’écoulant elle peinait maintenant à porter à ses lèvres la moindre branche de fenouil.
A ce point d’ailleurs elle avait déjà renoncé à tourner les pages et à saisir sa bouteille d’eau, à ses étirements et à ses assouplissements, toute entière soumise, désormais, à la contemplation, les yeux écarquillés sur son cahier à spirale, sur cette étendue blanche où les arabesques s’en donnaient à coeur joie et en tout sens, éphémères, cependant, s’effaçant comme sous le vent glacé s’effacent les empreintes menues d’oiseaux sur la neige, à mesure qu’elle même se dissolvait dans l’immensité glacée.
Quand elle s'éveilla, la première sensation éprouvée fut celle de la faim, une faim, se dit-elle, à dévorer. Par la croisée, une pincée de lueur et quelques bruits filtraient, le dernier volume ouvert gisait sur le tapis non loin d’une bouteille vide de plastique bleuté. Le cahier à spirale reposait à portée de main ouvert à la première page immaculée.
Du bout des doigts elle éprouva quelques aspérités du tapis puis, sur son visage la douceur de sa peau, elle se dressa, assouplit et étira son corps de quelques gestes appropriés avant d’ouvrir la fenêtre à la rumeur de la rue qui s’y engouffra, l’enveloppant soudain, la saisissant et l’embrassant de sorte qu’elle en frissonna alors que son regard saisissait à l’horizon le déploiement des indigo de l’aurore.
Elle ramassa son cahier à spirale, sa plume, et les disposa sur sa table de travail dont elle alluma la lampe. Puis, elle se dirigea vers la cuisine.

samedi 21 avril 2007

1937,2007, deux printemps...

Je ne pourrai me passer de dire, ici, un mot de la « campagne » (surtout après avoir lu le texte si poétique et si mystificateur d'Ariane MNOUCHKINE, Libération du 11avril 2007), de cette désolation comme l'on dit, justement, de la campagne après le passage d'une tourmente dévastatrice. Tout à l'heure.
Pour l'instant, revenons quelque soixante dix ans en arrière, à cet événement inouï de la première moitié du vingtième siècle, inouï et déterminant pour nombre d'entre nous puisqu'il fit, cet événement, que nous sommes nés de ce côté-ci des montagnes plutôt que de l'autre et que sans doute de ce fait notre vie en a été autre. Que l'on ne vienne pas, alors, me parler de patrie, sinon de celle commune à l'humanité entière. Que l'on ne vienne pas me parler de drapeaux et de fierté d'être ceci ou cela. Le hasard fait que chaque vie est autre.
Voici soixante dix ans, donc, en ce printemps de 1937, en Espagne, la révolution libertaire venait d'être vaincue. La guerre civile durerait encore deux ans mais la révolution était vaincue depuis la militarisation des milices qui commence en septembre (décret du 29-9-36) et s'achève en mars. Ces longs mois d'hiver sont ceux de l'agonie de la révolution car les milices, qu'elles fussent libertaires de la CNT ou socialistes de l'UGT ( les communistes ne formaient qu'un groupuscule en juillet 36), n'étaient pas montées au front pour, seulement, s'opposer au soulèvement militaire mais aussi et surtout pour « changer la vie ». Ce que Malraux appela l'illusion lyrique et qui était faire bien peu de cas des luttes ouvrières et paysannes menées en Espagne depuis la première Internationale.
Triste printemps de 1937. Fin février vient de s'achever l'épouvantable bataille du Jarama. Une lueur d'espoir vacille un instant, en mars, dans le camp républicain avec la victoire de Guadalajara. Mais le 26 avril Gernika est bombardée et quelques jours après se déroulent les fameux événements de Mai à Barcelone. L'affrontement qui couvait, depuis l'inflation du PC pris en main par Moscou, entre communistes et libertaires éclate comme pour ponctuer d'un dernier point d'exclamation la fin de la révolution.
Des femmes et des hommes survécurent cependant à cette guerre et à la suivante, la grande, d'autres non, le hasard encore, et d'autres ne purent supporter... Cette histoire alors, celle de Ramon que l'un de ces hommes me conta naguère, à grands traits:




Ramon

« Renunciamos a todo menos a la victoria » (Nous renonçons à tout sauf à la vaictoire).
Buenaventura Durruti (paraît-il)


Ils cassent la croûte à l’ombre étroite des traverses empilées. De part et d’autre du Pont les chênes verts se recroquevillent sous la chape dont le bleu métallique se consume à l’horizon. Les cigales se taisent.
Au loin, la bouche sombre du tunnel vomit le ballast jusqu'à ses pieds. Sur la dernière traverse couchée, miroite la tranche du dernier rail posé, perceptible frémissement qui, au-delà, gagne en amplitude et déchire la lumière jusqu’à distordre la béance du tunnel. Nul souffle ne distrait les ronciers des talus. Un dernier trait gicle de « la bota », la gourde, qu’il dépose à ses pieds, calée au brodequin, entre ombre qui gagne et soleil qui fuit, sur la caillasse aiguë.
Sous ses yeux figés, brodequin et bota s’enfouissent subrepticement dans la pierraille ocre qui en rétracte ses aspérités, se lisse, et, juillet, dix fois revenu, revient à l’ombre des paupières qui s’affaissent irrépressiblement... Hijos del Pueblo! L’ennemi foule la terre d’Aragon et déjà, dit-on, s’est introduit, par traîtrise, dans Saragosse! Les camions confisqués à amples coups de brosses, CNT-FAI, UHP! Le rouge et noir des étendards, le premier fusil empoigné dont le galbe lisse de la crosse pèse au creux de la main...
Au flanc des monts s’agrippent les amandiers jusqu’à la rive de l’Ebre, puis, passé Mora, les villages blancs se dissimulent entre croupes et mamelons de cette terre blanche, nue sous des lambeaux de touffes argentées et de chardons effilés, recuits, puis, rougissant soudain, elle se dresse, cette terre, en un chaos de pitons acérés, de mesetas tranchées qui exposent au vent leurs entrailles géologiques, et, dans ce bouleversement, s’étirent de place en place, des labours méticuleusement tracés, bordés de monceaux de cailloux exhumés par le soc, ramassés, entassés, pierre à pierre, à mains nues...
Le front: l’élan brisé aux portes même de la cité par l’ordre abstrus, venu d’on ne sait où, alors qu’il aurait suffit... Tout n’a-t-il pas commencé là, en ce premier assentiment, cette déconcertante et soudaine servilité?
Et Madrid, en ce novembre glacé? Les miliciens de la Colonne accueillis en héros, qu’ils ne seront pas. La Cité universitaire, l’escalier qui ne sera pas pris, le palier à l’encoignure duquel on se tapit, le glapissement effarant des armes automatiques au moindre geste, la fumée suffocante, et la tentation alors, irrépressible, de s’élancer, hurlant pour ne plus se retenir de tousser, et l’ordre qui retentit, une fois encore, de battre en retraite. Durruti ne vient-il pas de tomber?
L’offensive sur l’Ebre, la retirada, la retraite, une dernière fois, Monblanc, Figueras, Bourg-madame, le fusil jeté au tas sous l’oeil circonspect de gendarmes gras, le camp, la plage dure de février, la fuite, la guerre, le maquis, des berges de la Dordogne au causse du Ségala, la souricière, les interrogatoires, le convoi, la porte du wagon qui s’ouvre enfin...Dios!
La gourde, quand s’entrouvrent douloureusement les paupières, recouvre peu à peu son galbe, comme enfantée par la caillasse, et se love au creux de la chaussure alors qu’un éclat de roche, menu, expose son profil ocre piqueté de mouches verdissant et se dérobe aussitôt, pudique, intimidée par le surgissement inopiné de titanesques trophées abandonnés au ballast: la fourche à dix brins frémissant quand ils tintent sur les rails, la pioche têtue au pieu comme une corne inexorable qui le premier ébranle la terre que le tranchant épais, fait éclater, la pelle, enfin, gisant, expose au ciel sa face qui luit, affinée aux frottements incessants de la caillasse, et qui va se ternissant jusqu’à l’emmanchement, la fourche, la pioche et la pelle prêtes à répondre à la caillasse et à la terre cependant que les délicates nervures sur leur manche lisse s’avancent en vagues minuscules, ondoyantes, montant à l’assaut de rien, sinon ce renflement, cette rotondité à l’extrémité du manche, qui ne sert à rien.
Ramon, alors, se rétracte jusqu’au croquenot impassible, sur lequel sommeille la gourde, puis à sa main posée sur le pantalon terreux, veinée en profondeur, sèche comme le mégot qui s’est éteint entre index et majeur, main de crosses étreintes, de goupilles arrachées et, en des nuits d’épouvante, de couteau manié quand la nécessité commandait que le couteau fût manié, jusqu’à reposer là, un mégot éteint entre index et majeur, sur le pantalon terreux.
Mais alors, la pierre menue, rosissant sous dentelures et mouchetures, s’affiche à nouveau comme s’estompent main et mégot, gourde et brodequin, pioches, fourches et pelles, en silence, et qu’aux dernières bouchées, aux dernières gorgées, les rumeurs s’apaisent autour des traverses empilées.
Le sommeil gagne, juillet après juillet, dix fois déjà, le sommeil gagne, comme après un festin où maintes coupes brandies ont célébré la première lueur d’une aurore que l’ivresse teintait de nuances chatoyantes qui se sont aussitôt ternies sous les injures de l’ivresse morne se dissipant jusqu’à ce que chacun, las de rêves et d’injures, se retire en une somnolence moite...
- Allez les gars, c’est le moment d’en mettre un coup, maintenant qu’il fait bon! Allez les gars...
La main inerte, le mégot éteint, le pantalon terreux, le brodequin, la bota, la pierre et les veinures qui se déploient sur le manche de la pelle, la voix du chef d’équipe, allez les gars!, allez les gars!, la pierre minuscule, dentelée et piquetée, la tranche du rail scintillant, la traverse allongée et la gueule du tunnel au loin, vacillante, allez les gars!, allez les gars!, maintenant qu’il fait...et la pioche et la fourche et la pelle, la pelle qui s’élève et s’abat, s’élève et s’abat, et retombe sur le ballast, face au ciel, prés du corps pantelant, et lui, Ramon, prenant son envol alors que la rivière, sous le Pont de pierre, déploie son flot pour l’accueillir.


*

Fin de l'illusion lyrique. Changer la vie? Il n'en est pas question sinon très minoritairement dans la « campagne ». Pourtant elle passionne paraît-il. Comme la coupe du monde de foot. On va gagner! On va gagner! Et chacun de brandir ses « couleurs ».
Ce qui n'a que fort peu à voir avec la démocratie, laquelle requiert un débat fondé sur la raison et, en cela, devrait exclure toute agitation spectaculaire, ce « marché », cette foire, non aux idées, mais aux images concoctées, la chemise ouverte de l'un ou sa cravate, le tee-shirt d'un autre, le tailleur chic de celle-ci ou la jupe je-ne-sais-quoi de celle-là. Et les bons ou mauvais mots, les péroraisons enflammées, sans oublier les chants guerriers des uns(es) et des autres...tout cela qui soulève des passions. La passion justement (ne pas confondre avec l'émotion qui, elle, aide à la raison), la passion, exact inverse de la raison.
Et puis, enfin, la sempiternelle et néanmoins odieuse « rencontre d'un homme, d'une femme, avec un peuple ». Odieuse car dans cette rencontre l'homme, la femme, s'avançant ainsi, seul(e) se pose, évidemment, comme monarque désigné par on ne sait quelle providence, quel Dieu, et, ce faisant nie, dénie toute autre individualité, dissout toute autre individualité dans ce conglomérat qu'elle nomme peuple. Cet ensemble qu'il (elle) est seul(e) apte à saisir dans sa globalité puisque seul(e) il(elle) est extérieur(e) au peuple. Sinon, comment le rencontrerait-il? En cela il (elle) se pose comme monarque. Et c'est en cela que le texte fort poétique d'Ariane Mnouchkine est mystificateur: la démocratie exclut par essence l'idée même d'homme ou, en l'occurrence, de femme providentiel(le).
Ils seraient bien embarrassés, d'ailleurs, ce me semble, si on leur demandait à ces prétendants à la rencontre de définir ce que c'est que le peuple. Les érudits qui ont travaillé et travaillent toujours à la question confient volontiers leur peine à circonscrire le concept.
Alors?
Ne faudrait-il pas, alors, songer à revenir à la raison? A éteindre les projecteurs multicolores, à mettre fin au spectacle? A en finir, à abolir, enfin, l'élection du monarque républicain au suffrage universel?
Une autre démocratie est possible. Ce me semble...

vendredi 30 mars 2007

Bonjour

Pour clore (provisoirement?) les « Aventures de Solo » (on trouvera le début de ces aventures dans les archives du blog), ce petit texte tiré du même ouvrage (« Enfant, fais ce qu'il te plaît ») que j'intitule « Improvisation » sachant qu'en pédagogie, comme en jazz me dit-on, rien ne demande plus de préparation que l'improvisation.
Mais peut-être ne s'agit-il, en réalité, que d'une approximation du fameux « Carpe diem » ce « cueille le jour » interprété ici comme tentative de saisir l'instant pour faire de cette fugacité un morceau de vie. Ce qui demande, en effet, le patient apprentissage de la saisie au vol de l'instant riche pour en faire, à l'intention des enfants, une occasion privilégiée d'acquisition de connaissances.
Et puis cet autre texte intitulé « Restez assis les enfants... »
Car, ne dirait-on pas, dans cette «campagne», qu'à force d'encadrement militaire pour les récalcitrants, de drapeaux ondoyants et de sillons abreuvés de sang impur, l'on soit en train de perdre son âme? Alors pourquoi pas «les enfants se lèvent quand le professeur entre en classe », comme dit l'autre?
Et dire que nous avons tant aimé travailler à humaniser l'école, c'est-à-dire à en faire un lieu de vie, sachant que vie et connaissance ne sont qu'une seule et même chose, tant aimé donner à chaque enfant la chance de vivre pleinement son enfance en tant que présent et non comme prédication d'un éternel futur.
Mais foin de nostalgie, le temps des cerises reviendra, déjà le sureau bourgeonne à ma fenêtre: figurez-vous que le candidat ex-ministre de l'Intérieur s'autorisa, dans un discours, à citer le livre de Jean Rouaud « les Champs d'honneur » (Prix Goncourt 1990) comme exemple de littérature par laquelle « on en apprend autant sur le courage, le civisme et l'amour de la patrie.. », las, le candidat n'avait manifestement pas lu le livre de sorte que l'auteur lui répond dans une lettre ouverte (Le Monde des livres, 30 mars 2007) ceci, entre autres: « ...et je mets au défi quiconque de trouver dans le livre le moindre accent patriotique. C'est une notion qui m'est étrangère. Je crois que les nationalismes et ses avatars régionalistes et communautaristes sont des poisons de l'esprit. Autrement dit, qu'ils rendent idiot ». Et plus loin: « Il ne faut pas demander à tous ceux qui nous font l'honneur de vouloir vivre dans ce pays d'abandonner ceux qui les ont faits. Je sais bien que la nation a tout prévu. Débarrassez-vous de tout ce qui vous compose et vous serez adopté par la « mère patrie ». Étrange couple ubuesque qui fusionne père et mère et se propose de nourrir ses enfants pourvu qu'ils se conforment à l'idée qu'ils s'en font. C'est cela l'identité nationale, une famille conceptuelle. Et comme une famille elle raconte des histoires à ses enfants - des histoires à mourir debout ». Et, enfin (mais on aura compris qu'il vaut de lire l'article dans son intégralité), ceci: « Il n'y a plus d'identité nationale, chacun est un composé d'identités multiples, il n'y a plus de patrie, qu'une accumulation de territoires fluides ». Je ne suis pas sûr que cela s'adresse seulement au candidat ex-ministre. Le sureau bourgeonne à ma fenêtre...
N.



Improvisation

Quatorze heures. Le déjeuner pèse sur les paupières. Il pleut sur les trois marronniers plantés dans le bitume. Les vêtements exhalent des vapeurs odorantes et les chevelures ruissellent sur les visages altérés. On essuie ses mains à des carrés blancs de papier ouaté. On regarde. Dehors. Les feuilles frémissent à chaque goutte éprouvée. Le ciel s’assombrit encore. La leçon est à faire, à commencer, à tenir. Regardons. Non, n’allumons pas la lumière! On n’y voit goutte? Tant mieux. Écrivons ainsi, dans la pénombre offerte, dans ce silence, ouvrons une fenêtre!: éclatements sur le bitume, pétillements de feuilles atteintes, accompagnement sourd d’eau précipitée roulant au caniveau. Écrivons dans ce silence. Écrivons ce que nous sommes en cet instant pour, écrivant, savoir que nous sommes, pour, écrivant, coucher là cet Instant.
Ils écrivirent donc, ce jour-là, et j’écrivis aussi, puis encore au cours suivant car nul n’avait oublié sa feuille, certains y avaient travaillé... à la maison. Nous écrivîmes encore sous l’interdiction absolue de déchirer les brouillons. De temps à autre l’un, l’une se levait et lisait. Parfois il demeurait suspendu à un mot et, s’asseyant, saisissait sa plume, griffonnait, et un autre, une autre se dressant, lisant, s’écoutant lire...
Des boules de papier volèrent vers la corbeille où il fallut, de part la loi, aller les chercher pour les raccommoder. Et l’on ne faisait toujours pas la leçon: on n’avait pas le temps puisqu’on écrivait.





Restez assis, les enfants...


Restez assis, un enseignant n'est pas un hiérarque quoi que prétende ce candidat-ministre de l'Intérieur: «Quand le professeur entre en classe, les enfants se lèvent!», dit-il.
Mais, n'était-ce pas ainsi dans «le bon vieux temps»? C'est vrai, nous nous levions dans les années cinquante, mais ce n'était pas le «bon temps». Nous nous levions mais nous ne respections pas tous les professeurs, seulement ceux qui le méritaient. Comme aujourd'hui. Quant aux autres, nous faisions semblant, nous riions sous cape et nous leur en faisions voir de toutes les couleurs, parfois cruellement, comme aujourd'hui.
Seulement nous étions moins nombreux, et moins divers aussi, mais ce n'était pas le «bon temps». Surtout pour ceux qui quittaient l'école à 14 ans, toujours les mêmes. Comme aujourd'hui.
J'ai encore vu, au début des années soixante dix, des enfants se dresser à l'entrée des professeurs ou aux premières notes d'un hymne national. C'était dans Cuba stalinisée et en Espagne franquiste. Ces enfants portaient uniforme. Comme le souhaite cette troïka de députés qui propose de masquer les signes les plus apparents de l'inégalité sous un uniforme!
C'est ainsi que par touches successives nous en arrivons à une cohérence dans l'effrayant: tentative de dépistage systématique des troubles de conduite dès 3 ans, enfants en uniforme qui se dressent, obligation de l'apprentissage d'un chant guerrier sans oublier la note de conduite et la pratique du «b-a, ba». Faut-il montrer la cohérence entre le b-a ba et le «levez-vous!»? La voici: ne cherchez pas à comprendre!
Et c'est ainsi que nous en arrivons à l'étouffement de la raison au profit de l'argument d'autorité. Car la première mission d'un enseignant n'est pas de «faire preuve d'autorité» mais de «faire autorité».
Faire autorité par son savoir et sa capacité à le partager. Non pas à user de l'autorité que lui confère sa fonction pour assener mais faire autorité par son savoir et son art à gagner l'estime de l'enseigné. Car nul n'apprend véritablement d'un enseignant sans estime pour celui-ci.
La mission d'un enseignant ne consiste pas à contraindre sous la férule, mais à aider l'enfant à découvrir ses talents, et pour cela apprendre. Et s'efforcer. S'efforcer dans cette quête sensée: tenter de se connaître.
Se connaître, non pas sur le mode de l'égotisme mais pour, à travers soi, aller à l'universel. Ce qui exclut, on le voit, tout recours à l'argument d'autorité.
Le recours à l'autorité en matière d'éducation est toujours un échec de l'éducation, de même que le recours à la force dans la démocratie est toujours un échec de la démocratie.
C'est pourquoi, quand des enfants se dressent dans une classe, c'est la raison qui en rabat, l'école qui en frémit et la démocratie qui en vacille.

N.

mercredi 10 janvier 2007

Enfant, fais ce qu'il te plaît...

Voici donc la suite des aventures de Solo. Il s'agit de quelques "bonnes feuilles" d'un ouvrage non encore édité. On trouvera les premières dans les archives des 7 et 14 décembre.


Il refuse obstinément: discipline ou pédagogie?
Ce matin, donc, Solo est manifestement dans des dispositions extrêmement propices, on ne sait pourquoi, à l’affrontement, à, peut-être, l’affirmation de sa personne en tant que « unique ». Qui sait? En tout cas, je suis affronté pour la première fois à cette situation, nous sommes en début d’année, au moment où le travail pédagogique de structuration de la vie en classe ne fait que commencer. Donc, Solo refuse toujours d’enlever sa casquette. Les regards alentour me pressent d’intervenir, ce que je fais, sur le mode solennel, sans volonté de théatralisation, avec le sérieux, simplement, auquel ont droit ces enfants, auquel a droit, impérativement, l’école:
- Nous n’allons pas faire ce qui était prévu ce matin.
- Vous faites la grève, M’sieur? On va pas travailler? Mais si, eh, attend...Il veut peut-être aller en perm... Faut le virer, M’sieur... Ta mère!...
- Non, nous allons faire autre chose...
Un relatif silence s’établit.
- Je ne vais exclure personne. Pourquoi, à votre avis?
Il est fort probable, alors, que j’entende ceci: « y d’mande qu’ ça, aller en perm » ou « ça changera rien » ou « y voudra pas sortir » et que tout ainsi soit passé en revue ce qui m'instruit fort sur ces enfants auxquels j’ai à enseigner, sur ce groupe avec lequel je vais avoir à vivre de manière à ce que chacun apprenne autant qu’il en est capable.
-Non.
- Pourquoi, alors?
- Réfléchissez...
- J’sais pas moi!...
- On va réfléchir ensemble. Qui est le « modérateur » aujourd’hui? Qui prend note?
Ils comprennent: les fonctions de modérateur et de rapporteur ont été instituées dès les premières heures de l’année. Rappel, cependant, primordial: le travail prévu pour aujourd’hui devra être fait, il conviendra donc de s’organiser en conséquence. La séance peut s’ouvrir.
Bien des choses vont être dite: quelle est la règle? On ne porte pas de casquette en classe. On peut discuter le bien-fondé de cette règle, mais pour l’instant elle est en vigueur, on l’observe. Comment fait-on pour modifier une règle? On demande aux délégués au CA (Conseil d’administration) de proposer la modification, on leur suggère d’en parler d ’abord avec les délégués des parents, des profs, pour voir...Et puis c’est normal d’enlever sa casquette, c’est le respect, non, ça n’a rien à voir, c’est pas la liberté alors, la liberté c’est pas n’importe quoi... Et bien d’autres arguments encore. La prise de parole fonctionne les notes sont prises.
Premier résultat à considérer immédiatement: Solo n’est plus à la confluence des regards, il est écarté peu à peu de sa position centrale et il me revient de veiller à ce qu’il n’y retourne point. Processus de « décentration » qui vaut sans doute son pesant de théorisation mais qui n’a d’autre objectif, pour l’instant, que d’éviter que tout cela ne tourne en « tribunal populaire » ou en « thérapie de groupe » pour laquelle je n’ai ni compétence ni, d’ailleurs, inclination particulière. Il s’agit plus simplement d’une séance impromptue, mais moins improvisée qu’il n’y paraît (nous aurons à revenir méticuleusement sur, précisément, « l’improvisation » en tant qu’absence de démarche pédagogique ou, à l’inverse, en tant que démarche pédagogique par excellence. Patience.) d’éducation civique « en situation » au cours de laquelle vont être acquises ou consolidées un certain nombre de connaissances. En effet, des notes sont prises qui vont être mises en forme par un ou deux élèves « faibles » en français, aidés par un « fort », un AE (aide éducateur) ou le professeur lui-même, sachant qu’il s’agit là d’une « structure de remédiation », autrement dit d’un recours toujours disponible, mis en place, également, aux premières heures de l’année.
Mais le temps passe. Surtout, rester maître du temps: préserver les cinq dernières minutes pour le « retour réflexif » qui n’est rien d’autre que ceci: récapituler ce qui vient d’être fait, dire, bien haut, « ce que j’ai appris » et, peut-être, « ce que je voudrais bien savoir maintenant » et le rédiger, raconter tout cela pour la prochaine fois. Un exercice de rédaction, sensément, mais on ne peut plus « en situation », et du labeur en perspective, comme il convient pour tout texte produit: syntaxe, orthographe, grammaire, lisibilité... et, enfin, cela pourra faire l’objet d’un « panneau », d’un affichage, non pour faire joli mais pour commémorer un acte si mémorable, pour que nul n’oublie, et pour que la prochaine fois il me suffise, peut-être, de désigner le panneau du doigt sans avoir même à ouvrir la bouche.
Fort bien, mais que devient Solo dans tout cela? Précisément, envisageons donc les différentes sorties possibles. La plus optimiste d’abord: il aura enlevé sa casquette avant la fin de la séquence, peut-être parce qu’il ne supporte plus une situation qui l’ignore ou parce qu’une copine, un copain, disposant de quelque prestige le lui aura demandé en catimini. Moins optimiste: il ne se découvre pas mais le fait au cours suivant. Pessimiste: il persiste dans son opposition. Occurrence peu probable car j’aurai pris la précaution, entre temps, de m’entretenir avec lui, d’intervenir sur le mode « tutoral » et d’obtenir vraisemblablement son assentiment. Un nouvel échec signalerait simplement la nécessité d’une mobilisation institutionnelle pour « s’occuper » de cet adolescent, ce qui, sans doute, aurait dû être fait depuis longtemps.
Mais il y a pire, je le sais bien, pire situation que celle-ci, et nous le verrons, le pire ne sera pas éludé, bien à l’inverse, il sera soigneusement examiné plus avant. Car il ne s’agit, pour l’instant, que de poser ceci: les situations les plus délicates auxquelles se trouve affronté tout enseignant présentent le plus souvent une alternative dont les termes sont: discipline ou pédagogie. Toute l’action de l’enseignant consistera alors à tenter de convertir une situation de « maintien de l’ordre » en situation d’apprentissage par le recours à l’acte qui constitue l’essence même de sa fonction: enseigner. Ce n’est pas là recourir, selon la vulgate « psy », à la traditionnelle tentative de dialogue face à l’adolescence butée, mais, bien plutôt, c’est là disloquer le cadre ( le ring?) de l’affrontement pour lui substituer un cadre éducatif. Cette volonté de restauration d’une activité pédagogique, seule légitime à l’école, bannit comme impertinente toute relation de type purement « disciplinaire » et, dans le même temps, saisit chaque événement de la « vie de la classe » en tant qu’objet ou occasion d’apprentissage.
A suivre...

mardi 19 décembre 2006

Egalité ou inégalité des intelligences? (suite)

Je reviens au commentaire de François Thomas (voir dans Archives au 1° décembre) pour aborder succinctement (en attendant mieux) les questions fondamentales du "travail" (pas seulement manuel) et du "goût d'apprendre".
Pour ce qui est du travail, je me limiterai à ceci, pour l'instant, mais j'y reviendrai un de ces jours: on parle beaucoup, par ces temps de "campagne", de la "valeur travail" et du "mérite". Je soutiendrai, bientôt donc, que ces deux notions, assenées comme "allant-de-soi", sont des artifices rhétoriques propres à éluder la question suivante: qui, dans une société démocratique doit assumer les "travaux ignominieux" (c'est Rousseau qui les qualifie ainsi) que nul ne choisirait d'assumer s'il avait le choix? Ceci, bien sûr, en toute justice.
On voit bien que la question de l'égalité ou non des intelligences prend ici tout son sens. En effet, si l'inégalité des intelligences était démontrée indéniablement, ne suffirait-il pas, pour parvenir à l'harmonie sociale, que les "intelligents", les "sages", les "philosophes", comme disait Platon, fussent au pouvoir? Et qu'ainsi, du haut en bas de l'échelle des intelligences, chacun fût à la tâche correspondant à ses capacités? Platon, justement s'y essaya (voir "la République"), très concrètement, du côté de Syracuse, et, on le sait, faillit y laisser sa peau.
Ceci dit, on voit bien que si l'on opte pour l'égalité des intelligences (ce qui ne signifie pas identité, bien sûr) on s'enfonce dans l'impasse: qui doit assumer tout au long de sa vie, ces besognes, en toute justice?
C'est alors que, pour tenter de sortir de l'impasse, on dit: travail, mérite, effort,volonté. Tout devient limpide car alors se crée une autre hiérarchie en haut de laquelle se trouvent les valeureux, les courageux, les volontaires, les méritants, et au bas de laquelle se trouvent... les fainéants, les bons à rien qui n'ont que ce qu'ils méritent. Et tout va pour le mieux ainsi, chacun peut vaquer l'âme en paix. Sauf si l'on pose la question impertinente: mais d'où vient-il donc que certains soient dotés de volonté, par exemple, et d'autres non?
Rousseau pose ainsi la question dans "La nouvelle Héloïse":"Il s'agit de savoir si la volonté se détermine sans cause, ou quelle est la cause qui détermine la volonté" .
Comme on le voit, il n'est pas simple de sortir de l'impasse surtout si l'on se souvient de l'étymologie du mot travail (tourment, supplice...) et du mythe prométhéen qui présente le travail comme punition infligée aux hommes par Zeus (Jean-Pierre Vernant: La Grèce ancienne, Seuil, 1990).
Quant au travail manuel dont on nous dit qu'il faut en reconnaître la noblesse, bien sûr, mais la première reconnaissance ne serait-elle pas qu'il fût bien rétribué? Et puis, comme pour toute activité sociale, il est des tâches qui permettent à l'individu de se réaliser et d'autres, sans doute les plus nombreuses, qui sont source d'aliénation. Bref, on le voit, le mot travail recouvre bien des réalités.
Par exemple: est-ce que les deux principaux candidats, qui proclament la "valeur travail" et "le mérite" à pleine voix, travaillent? Oui? Alors que fait le Monsieur que je vois dans la tranchée ouverte dans ma rue, accroché tout le jour à son marteau-piqueur? Il jubile? Non, bien sûr, ce sont les deux autres qui jubilent, il n'y a qu'à les regarder...
Donc, toute dépense d'énergie n'est pas "travail", "labeur", "besogne", "tâche ignominieuse", on le sait depuis longtemps...
Alors, le goût d'apprendre dans tout ça? Comment donner le goût d'apprendre aux enfants? Mais, apprendre, n'est-ce pas vécu par une multitude d'enfants (et d'adultes) comme fastidieux? alors qu'il n'est rien de plus jubilatoire que la connaissance, que la pratique connaissante, nous assurent de vieux sages tout au long de l'histoire. L'école aurait-elle produit cette horreur: le dégoût d'apprendre pour une multitude d'individus assignés ainsi, en toute "justice" aux "tâches ignominieuses"?

Bientôt la suite des "aventures de Solo"...

lundi 18 décembre 2006

Egalité ou inégalité des intelligences?

Merci à François ( de notre bon gros bourg de Souillac dans le Quercy) pour son pertinent commentaire. Il me suggère ceci, non pas des affirmantions mais des questions, trois au moins et, d'abord, celle-ci: qu'est-ce donc que le "potentiel intellectuel de chaque individu"?
On dit parfois aussi "intelligence" en tant que constituant essentiel de ce potentiel intellectuel.
Mais alors, qu'est-ce donc que l'intelligence? Quel savant pourrait nous le dire? S'il pouvait nous le dire, ici, ce serait bien.
Michel Onfray (Traité d'athéologie, P. 96), lui, en donne la définition suivante: "cette vertu sublime qui définit l'art de lier ce qui, a priori, et pour la plupart passe pour délié". Bon, pourquoi pas? Mais alors, question implicitement posée par François, existe-t-il une hiérarchie des intelligences?
Question d'importance car, si tel était le cas, à science sûre, c'est-à-dire indéniablement, le monde n'en serait-il pas changé?
Non, dit le philosophe Jacques Rancière dans son passionnant ouvrage "Le maître ignorant":
"il n'y a pas de hiérachie des capacités intellectuelles."
Et d'ajouter: "le problème (de l'éducation) est de révéler une intelligence à elle-même."
Et si c'était cela émanciper? Cela: " la conscience de ce que peut une intelligence quand elle se considère comme égale à toute autre et considère toute autre comme égale à la sienne" (Rancière, 10/18, 1987, p. 68).
Et si c'était cela, au fond, la mission d'une école réellement démocratique, non pas discriminer de toutes les façons possibles (nous y reviendrons) mais: émanciper, c'est-à-dire aider tout enfant à prendre conscience de ses potentialités, de ses talents?
Car, encore Rancière, dans l'hypothèse de l'inégalité des intelligences:
"Les lois humaines, les lois de convention, seraient inutiles pour le conserver (l'ordre social). L'obéissance à ces lois ne serait plus un devoir ni une vertu, elle dériverait de la supériorité d'intelligence des cadis et des janissaires et cette espèce commanderait par la même raison que l'homme règne sur les animaux".
D'où il vient que(P.165): "tous les hommes ont une égale intelligence"!
Bon, mais on voit bien que l'égalité des intelligences, comme son inverse, est une opinion
et non la vérité à science sûre ( à moins que quelqu'un nous montre, ici, le contraire, bientôt).
D'où il vient, en attendant, que le choix entre les deux reste un choix éminemment politique, au meilleur sens du terme.
A demain pour essayer de voir ce qu'il en est du "travail manuel" et du "goût d'apprendre".

jeudi 14 décembre 2006

Enfant! Fais ce qu'il te plaît! Suite des aventures de Solo.

On peut lire le début de ces aventures dans "archives" du 7 décembre.



Cette injonction, attendue, n’a d’autre objet que d’effacer le premier échec par un appel au fonctionnement institutionnel: prévenir les parents par la sollicitation de l’objet prévu à cet effet qui, en l'occurrence, se révèle particulièrement inadapté. Je suis, en effet en train d’agir avec Solo comme je le ferais avec Jean-Cristophe, élève dont les parents suivent attentivement la scolarité... Las, les parents de Solo méconnaissent vraisemblablement l’existence d’un carnet de correspondance comme ils ignorent que l’école ne suffit pas à tout. Ils sont persuadés, au contraire, que confiant leur fils à une institution si élaborée, si luxueuse, qui mobilise tant de moyens, ils ne peuvent que s’effacer eux-mêmes, comme pour ne pas gêner.
- J’l’ai pas...
Ceci murmuré au moment où il se redresse imperceptiblement mais suffisamment pour qu’il me soit donné de saisir, sous la visière, une lueur narquoise. Evidemment! Va-t-on, alors que l’on a décidé d’affronter le Pouvoir, tendre ainsi ses poignets aux premières escarmouches?
A ce point, plusieurs éventualités sont offertes à ma perspicacité:
- Nous n’allons pas continuer à perdre du temps, nous avons à travailler, tu ne m’intéresses pas , je ne veux pas t’entendre! C’est compris?
Solo s’étale sur sa chaise comme s’étale sur son visage un large sourire, paresseusement provocateur. Il sollicite aux quatre coins regards et commentaires ébahis, cette reconnaissance du monde dont il a tant besoin, comme chacun. Mais alors tout peut se produire et la fureur m’emporter jusqu’à la violence irrépressible, tout, ou rien, l’abandon, la capitulation , la démission.
A moins que je ne sois un homme dont la corpulence avantageuse dicte le geste et que, saisissant la casquette, je la pose sur la table. Solo ébauche alors un redressement vif qui se fige cependant quand je me penche non moins vivement vers lui. Il s’insurge encore faiblement, puis capitule. Ou non. Il fait face et, à nouveau, tout peut se produire, jusqu’au pire.
Ou encore, fréquemment:
- Tu ne veux pas enlever ta casquette? Tu prends tes affaires et tu sors! Leila (la déléguée) t’accompagne en permanence. Ravi, Solo est ravi, il n’en espérait pas moins. Il va retrouver son ami Mamadou qui lui aussi s’est débrouillé pour «aller en perm». Là, ils concluront le « business » entamé à la porte du collège ou reprendront leur inépuisable conversation, ou examineront à loisir la nouvelle surveillante qu’ils trouvent fort séduisante. La démission, à cet instant prend un caractère collectif puisque Solo sera autorisé, de fait, à ne rien faire.
Mais il se peut aussi que la détermination de l’élève rende les choses moins simples:
- Non, je ne sortirai pas! Pourquoi je sortirais? Pourquoi j’enlèverais ma casquette? Qui ça gène? Ca n’empêche pas de faire cours... Je m’habille comme je veux... Oui, je la porte chez moi... Oui, je dors avec, et alors?... Tout devient confus, inextricable... Appel aux autorités, Conseillère d’éducation, Principal s’il le faut et, au bout de la procédure, Solo sera exclu trois jours, comme d’habitude, trois jours pendant lesquels ses copains raconteront son exploit, pendant lesquels il viendra, lui, à la porte du collège recueillir les lauriers d’une si belle victoire et raffermir son aura d’irréductible.
A ce point, nous sommes loin encore d’avoir épuisé toutes les variations possibles sur le thème. Mais, précisément, quel est le thème? Celui de l’Autorité, il va de soi, à moins qu’il ne soit celui de la Discipline, de la manière, en tout cas, de contraindre au respect des règles de la vie collective. Ne semble-t-il pas alors qu’un élément essentiel de la réalité ait été négligé?
Apprendre! L’école n’est-elle pas le lieu où chaque événement doit être, devrait être, une occasion d’apprentissage?
Voyons alors la situation dans cette perspective et dans sa circonstance la plus critique, non sans avoir noté cependant que tout professeur qui sera parvenu par un travail d’ordre pédagogique patient autant qu’opiniâtre à se forger une « réputation » n’aura que fort rarement à souffrir ce genre d'éruptions
.



La suite bientôt...